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Carema, ou le capitalisme à la suédoise

La gestion économique des services publics suédois par le gouvernement suédois a été mis en cause ces derniers mois du fait de plusieurs scandales dans la branche des soins aux personnes âgées qui ont révélé des déficiences plus profondes du capitalisme suédois.

A l’origine, se trouve la révélation cet automne de plusieurs cas de mauvais traitements de personnes âgées pris en charge dans les maisons de retraite de la société privée Carema (qui appartient au groupe Ambea), une des trois plus grandes sociétés privées de soins aux personnes âgées de Suède.

Concurrencant les sociétés Attendo et Capio, Carema est le grand acteur du marché des soins aux personnes âgées en Suède, un secteur public qui a été délégué au secteur privé dans les années 1990 et ouvert aux capitaux privés surtout depuis les années 2000. Malheureusement pour elle, et heureusement pour le grand public, publicité a été faite en octobre à la tentative de Carema d’étouffer la mort d’un patient. Celui-ci était mort et avait été laissé assis dans son siège pendant plusieurs heures.

Suite à la reprise de l’évènement par la presse, et devant les réactions de l’opinion publique et celle des politiques, d’autres cas de maltraitance ont été mis en lumière, laissant entrevoir un système de gestion des maisons de soins aux personnes âgées particulièrement peu fiable.

En novembre, la presse rapportait ainsi qu’une personne était morte de faim dans un des centres et, le même mois, éclatait le scandale du viol d’une patiente par un employé, renvoyé une fois pour des faits similaires puis réintégré.

La presse révélait aussi les innombrables mesures d’économie sur des produits hospitaliers de première nécessité (réutilisation de couches usagées, compétitions entre employés sur le nombres d’économies réalisées etc.) ainsi que des plaintes déposées par des familles contre l’entreprises dans trois autres cas moins graves de maltraitance. Avant de s’intéresser aux propriétaires.

Ainsi le public a découvert que les véritables propriétaires de d’Ambea/Carema étaient des sociétés étrangères de capital-risque, la firme Triton, de Jersey, et l’américaine KKR: une structure d’entreprise obscure donc, financée par des fonds de pension et investisseurs étrangers.

Le scandale s’est amplifié lorsque le public a sû que ces entreprises, dont l’activité est subventionnée par les contribuables suédois – ce sont les communes qui payent ou subventionnent la prise en charge des malades âgés-, pratiquaient une évasion fiscale d’envergure… en respectant totalement la législation suédoise.

Comment cela est-il possible ? Celle-ci prévoit en effet la possibilité pour tous les investisseurs étrangers d’être exemptés d’impôts sur les versements d’intérêts de prêts qu’il percoivent des sociétés dans lesquelles ils ont investi… Et les investissements sont en l’occurrence juridiquement effectués sous forme de prêts.

S’apparentant à des sangsues, ces investisseurs obligent les sociétés dans lesquelles ils investissent de fournir un retour du investissement très important, à hauteur du double au moins de ce que pratiquent les banques, qui coulent presque les sociétés locales qui sont obligées d’en venir à des économies extrêmes.

A titre d’exemple, Carema, qui a sur l’année 2011 réalisé pour 400 millions de couronnes de bénéfices, est une société en fait très profitable – elle a un objectif de rendement annuel de 20 pourcent. Du fait du versement des intérêts de ses emprunts à 12 pourcent à ses investisseurs, elle devient déficitaire : elle a en 2011 présenté un exercice comptable négatif de plus 350 millions de couronnes. Triton et KKR font plus de 500 millions de couronnes de bénéfice par an pour 4,6 milliards de prêt à Carema.

Depuis ces révélations en chaîne, c’est toute l’organisation du système de soins aux personnes âgées, et plus généralement la place du capital-risque en Suède, présent également dans les écoles, les pharmacies, les centres psychiatriques, les hôpitaux et même les fonds de pension suédois qui sont en cause.

Le problème présente une dimension publique et nationale car les bénéfices que réalisent ces sociétés privées tous secteurs confondus ne reviennent pas à la société suédoise sous forme de nouveaux investissements créateurs d’emploi.

Il a également une dimension internationale, parce que les profits retirés de ces investissements sont le plus souvent exilés dans des paradis fiscaux, partant à l’étranger grossir des portefeuilles déjà gros, aux frais du contribuable suédois.

Il présente enfin une dimension nordique car le même système est en vigueur en Suède, Finlande et Norvège. Selon le quotidien Dagens Industri, Triton et KKR ont fait sur ces trois pays une grosse partie de leurs 8 milliards de couronnes de gains en 2011.

Les sociétés Triton et KKR ont présenté dans la presse suédoise leurs excuses aux familles des personnes maltraitées. Est-ce que cela suffira ? Alors que certaines plaintes en dommages-intérêts pour maltraitance ont été déposées contre elles auprès de la police par les familles concernées, les sociétés Triton et KKR ont déclaré à la mi-décembre qu’elles allaient désormais revoir leur politique fiscale et payer les impôts sur leurs bénéfices en Suède. On attend de voir.

S’il s’agit d’un changement louable pour les deux sociétés, la véritable question est de savoir si toutes les sociétés à capital-risque présentes en Suède vont désormais véritablement modifier leur comportement et accepter de réaliser des profits moindres, car toutes fonctionnent apparemment sur le même modèle. Le capital-investissement (ou risque) a, au 3e trimestre 2011, réalisé des bénéfices record en Suède (plus de 19,5 milliards de couronnes).

Sans législation contraignante en la matière, avec le temps et l’aspect compliqué de la question, il existe un risque que la situation revienne au stade « business as usal ».  Pour l’instant, la décision de Triton et de KKR a été suivie : la société de capital-risque Altor, qui possède la chaîne des pharmacies suédoises récemment privatisées (Apotek AB est également déficitaire et elle a cette année fait appel à une aide gouvernementale), a d’elle-même annoncé qu’elle allait commencer à payer des impôts en Suède.

La conjugaison explosive des activités de service public, financés par les deniers publics, et l’évasion fiscale des bénéfices de ces activité, innaceptable en fait pour les Suédois, devrait continuer à être en 2012 un des thèmes majeurs du débat politique suédois car il montre les dérives non maitrisées d’un libéralisme débridé, nouveau pour les Suédois.

Les politiciens de tout bord, dont l’opposition sociale-démocrate de l’ancien dirigeant PSD Håkan Juholt, ont exigé des propositions de réformes législatives urgentes de la part du gouvernement en matière de 

Nul doute que le nouveau leader du PSD Stefan Lövden mettra lui aussi ce point parmi les priorités pour récupérer le déficit de soutien du parti parmi la population. En fait, avec les problèmes médiatiques de l’ancien dirigeant Håkan Juholt, la mention du problème était passé quelque peu à la trappe au PSD, laissant le champs libre de la récupération politique du problème aux Verts et au parti de Gauche. Lui devrait réussir à mettre le sujet un peu plus en lumière.

Souhaitant lui aussi récupérer sa part de gloire, le gouvernement a annoncé pour l’année prochaine des réformes importantes concernant la taxation des profits des sociétés à capital-risque. Il a, en outre, prévenu en décembre qu’il allait octroyer en 2012 4,3 millions de couronnes aux communes, responsables de la supervision des soin aux personnes âgées, sous condition d’efforts à réaliser en matière de contrôle et de gestion.

D’aucuns doutent cependant de la sincérité du gouvernement car ce sont les investissements étrangers en Suède, privilégiés par des politiques d’exemption fiscale qui sont en jeu ; il ne s’agirait pas de les entraver, afin qu’à terme ils ne diminuent pas. De plus, des accusations ont concerné en décembre directement certains membres du parti modéré au pouvoir qui auraient, selon la presse, des intérêts financiers particuliers directs et des connexions avec Carema…

Pour Annie Lööf, la ministre centriste de l’économie qui s’est exprimé sur le sujet en février et qui n’a pas ces liens, c’est en tout cas clair : « il n’y a pas de problème avec les bénéfices dans le secteur des soins aux personnes âgées – celles-ci doivent pouvoir choisir » […] « l’important est le contrôle de la qualité des soins », déclare-t-elle.

Il faudra bien faire bien attention aux détails techniques de la législation en préparation.

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