Soutenez le PS

Adhérez au PS

La semaine politique suédoise de Visby, « Almedalsveckan » 2013.

Que nenni! Ils ne nous auront pas. Les populistes extrémistes, adeptes de leur pensée unique, fermés à toute discussion, imperméables à tout échange, détenteurs d’une pseudo-vérité absolue.

Non! La semaine politique de Visby, voilà un exemple de brassage d’idées, un centre d’exposition de positions politiques, à coup sûr commentées par un parterre de journalistes, d’intellectuels de tout bord, de membres d’organisations non gouvernementales. Bon… il ne faut pas exagérer tout de même, le brassage qui a surtout lieu c’est le brassage des riches et des puissants, des chefs ou cadres supérieurs d’entreprises, d’ONG, de groupements politiques, économiques ou syndicaux, les journalistes du pré carré stockholmois. Et ceux-là se regroupent lors de soirées privées triant sur le volet. L’échange de cartes de visites, voilà le tout.

Mais tout de même, 2500 séminaires totalement gratuits et ouverts à tous durant une semaine, soit environ 450 séminaires par jour durant les cinq premiers jours de la semaine, puisqu’ils s’y concentrent, organisés par tout ce qui a d’important en Suède: partis politiques, administrations publiques ou semi-publiques, médias, grandes entreprises et ONG. Tout de même aussi : des discours politiques d’orientation générale chaque soir, ouverts à tous et constituant le point d’orgue politique de l’année, un peu à la manière du discours de notre Président de la République chaque 31 décembre.

Donc ils ne nous auront pas. Mais commençons par eux, les renégats de la démocratie, nos amis députés extrémistes, armés des barres de fer façon matraque et chassant l’immigré après plusieurs bières à 4 heures du matin dans les rues de Stockholm (véridique).  Et oui ils étaient là les Démocrates Suédois, fort de leurs 8-12 pourcents dans les sondages, avec en orateur attendu, désormais banalisé et craint par une partie des médias, Jimmy Åkesson. Il revendiqua l’adjectif « vrai Suédois » pour les seuls Suédois qui voteraient pour eux. Il mit le gouvernement au pilori pour avoir accordé aux sans-papiers en Suède l’accès aux soins médicaux gratuits. Une vraie avancée pour ces gens sans ressources et sans droits. Il essaya aussi de draguer à lui le vote féminin, en faisant ses excuses aux Suédoises pour les avoirs oubliées elles et la défense de leur conditions de travail durant longtemps, trop obnubilés par la chasse aux idées ouvertes au monde qu’ils pratiquaient et le font toujours. Enfin, il provoqua le parti des verts dont il ambitionne conquérir la place de troisième parti plus important de Suède.

Avant l’intermède fasciste, le premier discours, il faut tout de même le noter, a été celui des Chrétiens Démocrates, qui fut celui des jeux de mots à thème « jeux de société » suédois, à propos des autres partis politiques suédois. Bien entendu, il fût particulièrement sévère à propos de l’opposition de gauche et écologiste, fustigeant les supposés manques de clarté dans leur programme politique et flou dans la direction de l’alliance rouge-gauche. Sympathique dans la forme, le dirigeant chrétien-démocrate, dont le parti défend la vision traditionnelle de la famille en Suède, reste pourtant sous la barre des 4 pourcents dans les sondages. Et c’est là son principal challenge, se maintenir au-dessus, pour pouvoir garder des sièges au parlement. Réussira-t-il ? Car la coopération gouvernementale du bloc conservateur ne sera pas remise en cause aux prochaines élections. Disons le tout de go.

Troisième discours, celui du parti des Verts. Un discours très en vue, pour la star montante de la politique suédoise, le jeune Gustav Fridolin, dont l’ambition ultime, il le promet, est de retourner à son bureau de professeur des lycées. Mais peut être changera-t-il d’avis étant donné sa popularité sans cesse croissante, et ses projets qu’il entend mener à bien au sein sans doute d’un prochain gouvernement rouge-vert : arrêt du nucléaire, libéralisation contrôlée  de l’économie, promotion d’une économie verte et protection environnementale accrue, construction de logement et promotion des droits de l’homme à l’étranger. Un discours enjoué et sincère qui inspira mais avec assez peu de mesures concrètes toutefois.

Suivit le tour du premier ministre conservateur Fredrik Reinfeldt qui rassembla le plus grand public, environ 5800 personnes vinrent l’écouter. D’aucuns estimèrent que ce fut le plus mauvais discours de la semaine car il passa près d’une demi heure à n’évoquer que des mesures d’épicier qu’il entend prendre pour améliorer l’emploi des jeunes et le niveau de vie des Suédois, par exemple en proposant la baisse des forfaits syndicaux ouvrant le droit aux allocations chômage. De l’avis d’autres personnes, ce fût le meilleur des discours, à la manière d’un crescendo, ennuyant au départ mais se terminant dans un rythme appuyé, adoptant une position extrêmement claire excluant toute coopération future, fût elle minimale, avec l’extrême droite suédoise et provoquant par de nombreuses accusations le leader des sociaux-démocrates, son principal concurrent pour 2015: manque de leadership, de prise de position claires, de programme politique tout court…

Dans la bataille que se livrent les deux mastodontes de la politique suédoise, Fredrik Reinfeldt et Stefan Lövfen, il semble que le premier ministre conservateur a un réel désavantage. Et cela explique certainement pourquoi il n’a de cesse de s’attaquer au prétendant de gauche, tentant par ses provocations répétitives de le pousser à la faute. À la traîne dans les sondages, usé par plus de six ans de pratique ininterrompue du pouvoir, le conservateur se voit retranché dans des solutions de politique politicienne, sans toutefois d’autre réel impact que de montrer une combativité qu’il espère inspiratrice. Alors que tout le monde le donne perdant aux prochaines législatives, il cultive un style décontracté (costumes italiens et lunettes de soleil) et sûr de lui-même.

Quant à ses acolytes des trois autres partis gouvernementaux, leur tactique semble similaire, ayant lié leur destin à celui du grand frère conservateur et ne trouvant plus dans leurs programmes politiques essoufflés l’élan suffisant pour mobiliser les foules. Pour ces partis, la politique du parti social-démocrate (SAP) n’est donc qu’une politique des aides sociales, et la politique des Verts que la poursuite d’un but : travailler moins. C’est plus simple de caricaturer.

Alors qu’il est usé par des scandales politiques à répétition (vente d’armes aux dictatures du Golfe et démission de ministre, développement d’un système éducatif et des soins libéralisés à l’excès, scandale du Ministre des Affaires Etrangères empêtré dans son action dans le directoire d’une entreprise de prospection de pétrole au Soudan, soudoyant les autorités qui massacraient allègrement les populations locales…), le bloc de droite n’offre que la perspective d’une nouvelle baisse d’impôts sur le revenu (la 5e) pour dynamiser son camp. Cela ne suffit plus à enchanter l’électorat.

Le discours de la centriste Annie Lööf, dotée de l’énergie d’une trentenaire, n’a pas fait mieux. Si ce parti traditionnellement proche du milieu rural tente étrangement de se profiler comme le parti le plus vert de l’échiquier politique, en même temps qu’un parti parmi les plus libéraux, le manque de réactivité de sa dirigeante sur certaines positions politiques vraiment étranges de son parti apparues en cours d’année – promotion de la polygamie – provoque une situation pour le moins bancale pour l’ensemble de son camp. Ce parti est aussi à la limite de l’implosion étant donné que les sondages le créditent d’environ 4% des intentions de votes, ce qui pourrait l’exclure du parlement aux prochaines élections législatives.

Quant au dernier des quatre « mousquetaires » au pouvoir, le parti libéral, reconnaissons lui le mérite de faire coûte que coûte vivre l’idée européenne. Contre vents et marées, surtout en cette période de crise européenne, ce parti maintien le cap d’une Europe fédérale depuis 1950. Toutefois, si sa garde conserve une allure altière dans les sondages, ses bottes ne font plus recette car, avouons-le, le vice-premier ministre, ministre de l’éducation depuis 7 ans, le président du parti Libéral Jan Björklund, fatigue par son manque d’efficacité dans son ministère. Comment passer outre le fait qu’il demande chaque année plus de temps pour appliquer son programme, lui qui est directement aux prises avec les questions de l’emploi des jeunes et de l’éducation. Celle-ci n’a jamais été en si piteux état, à cause notamment du transfert vers les communes de la charge de la gestion des écoles et lycées. Voilà un ministre qui promeut l’excellence mais dont l’école qu’il a gérée depuis 2006 a perdu de nombreux points dans les classements de l’OCDE, notamment en ce qui concerne le développement des connaissances des élèves en mathématiques et en sciences naturelles. Voilà un ministre qui ne se résout pas non plus à parler d’autre chose que d’école.

Place donc au bloc de la gauche comprenant SAP, Verts et parti de Gauche, et qui sera, sauf surprise, le prochain bloc politique au pouvoir en 2015. Il trône depuis six mois à près de 50 % dans les sondages, contre 40% au bloc de droite. Mais le principal problème du bloc de gauche est qu’il n’existe pour l’instant pas. Après deux élections législatives ratées sous la houlette de Mona Sahlin à la tête du SAP  et d’une coalition rouge-verte pré établie, les sociaux-démocrates traînent la patte et préfèrent écrire leur histoire à venir tout seuls.

En fait, le parti de Gauche se retrouve tout seul, car ni le SAP ni les Verts ne souhaitent pour l’instant s’allier à lui. Féministe, vert, pro étrangers le discours de Jonas Sjöstedt, le président du parti de Gauche, a surtout reflété une opposition franche et farouche à toute poursuite des privatisations des services publics et des profits dans les services publics. Aucun autre parti n’est allé si loin. Et de fait, c’est un peu le canard boiteux de l’alliance, personne ne souhaite vraiment s’acoquiner avec lui. Répétition.

Pour Carin Jämtin, la numéro 2 du parti social démocrate, il importe que le SAP obtienne la majorité absolue à lui tout seul et elle se donne un an avant que le parti ne s’exprime sur une possible alliance avec d’autres partis aux fins d’une majorité gouvernementale. Crédité actuellement de 30 % environ dans les sondages, le SAP est encore loin du compte, et sans doute il lui faudra donc composer avec au moins les Verts. Une alliance à venir est pour beaucoup tellement évidente que d’aucuns ont même spéculé sur le fait que le SAP s’allie avec le parti Libéral de Jan Björklund, étant donné que le SAP a effectué depuis l’arrivée aux manettes de Stefan Löfven un recentrage assez évident.

C’est d’ailleurs un des points centraux du discours de Stefan Löfven à Almedalen 2013: la Suède doit poursuivre son processus de libéralisation de l’économie et d’internationalisation de son commerce, mais sous un contrôle public plus prononcé. Ce que cela veut dire concrètement n’est pas évident car par exemple, là où le parti de Gauche est très clair sur l’interdiction de la poursuite de la privatisation de l’école et du système des soins, le SAP reste flou, ne s’interdisant pas du tout de poursuivre le processus. De surcroît, le SAP  ne veut pas s’engager à revenir sur la cinquième baisse d’impôts sur le revenu que promet le gouvernement à l’automne 2013, sauf pour les très hauts salaires.

S’il ne reviendra pas sur toutes les baisses d’impôts du gouvernement de droite, qu’il a fréquemment dénoncées, et donc sur le fond de la politique conservatrice, le SAP entend appliquer une politique de l’investissement public, possible du fait que la Suède est parmi les pays les moins endettés d’Europe. Cela est particulièrement visible à travers la promesse faite à Almedalen par Stefan Löfven d’investir près de 3 milliards de SEK dans l’école publique, avec en haut du projet l’embauche de 1000 professeurs spécialisés et de responsables de centre aérés et la hausse des salaires des professeurs. Ce qui sera extrêmement bienvenu vu la paupérisation des enseignants Suédois. Pour la gauche il s’agit d’accomplir ce qu’elle a reproché à la droite de ne pas faire dans les années d’après crise: des investissements massifs et une politique tayloriste. Réseau ferroviaire, nouvelle agence pour l’emploi, construction de logements, pour obtenir le taux de chômage le plus bas d’Europe en 2020, voilà des exemples supplémentaires d’investissements.

Il s’agit en effet de récupérer l’épithète de « parti des travailleurs » que le parti modéré lui a subtilisé aux élections législatives de 2006. Partant, dans son discours, Stefan Löfven a promu une rhétorique d’égalité des chances, d’accès égal à l’enseignement et à l’emploi. Sur le style, il est à noter qu’il a voulu marquer sa différence avec tous les autres leaders politiques en faisant son discours plus près de la foule et entouré par elle, alors que tous les autres orateurs et surtout le premier ministre adoptèrent un style professoral. Il a également, et c’est bienvenu, fortement dénoncé les dérives xénophobes des Démocrates Suédois, coupant court à la critique des conservateurs qu’il n’était pas assez clair.

Il n’a d’ailleurs pas été le seul à le faire dans son parti. Nombreux ont été ceux qui ont protesté contre la présence cette année à Almedalen du groupuscule nazi « le parti Suédois ». Mona Sahlin, l’ex-dirigeante du SAP, manifesta en personne contre la présence du groupuscule  alors que son chef haranguait la foule. Elle fût bousculée par un militant au crâne rasé mais ne porta pas plainte. Pour autant, un véritable débat s’en suivit sur la légitimité qu’il y a, dans le « temple » de la démocratique suédoise, à offrir une tribune à un groupement se faisant l’écho d’idées anti-démocratiques.

C’est ainsi que l’on pourrait résumer, en quelques mots, le contenu de cette semaine politique. Bien entendu, de nombreux autres points pourraient être abordés, tels par exemple, le manque d’Europe dans la majorité des discours, ou encore le fait que la majorité des discours n’ont traité que de quelques points spécifiques, l’école dans trois d’entre eux, ce qui laisse un parfum d’inachevé. On peut aussi évoquer ce qui se passe hors la scène, les plateaux télé, les rédactions de journaux, les terrasses de bars et restaurants bondés de personnalités, les soirées privées avec robes de soirée et smokings, les concours des journaux people des gens les plus élégants. Mais on entrerait là dans le mondain et le détail, et il serait triste de finir sur cette note alors que le brassage des idées a été particulièrement riche cette année.

Yann Long (section Suède)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.